12 Sep 2016

Brunius et le cinéma

Keit, Alain. 2015. Brunius et le cinéma. Coll. « Le cinéma des poètes ». Paris : Les Nouvelles éditions Jean-Michel Place.


Collection indispensable qui nous rappelle les riches et fécondes collaborations entre les poètes français du vingtième siècle et le cinéma, la série « Le cinéma des poètes »1 s’est ouverte fin 2015 avec deux premiers livres (Aragon et le cinéma2 ; Brunius et le cinéma3) évoquant les relations, tant des points de vue créatives que réflexives, entre des écrivains et un septième art en devenir.

Je voudrais ici m’attarder sur le livre qu’Alain Keit consacre à Jacques-Bernard Brunius, personnalité aux multiples casquettes (écrivain, réalisateur, monteur, acteur, homme de radio), trop souvent limitée à son seul travail d’acteur4. L’ouvrage de Keit montre bien les différentes voies empruntées par Brunius, rappelant sa découverte du Palais idéal du Facteur Cheval, insistant beaucoup sur son travail de réalisateur et de monteur, et un peu sur ses réflexions au sujet du cinéma et sur son travail de critique (entre autres, dans les revues Cinéa, Ciné pour tous, Photo-ciné, La Revue du cinéma).

C’est cet aspect qui m’intéresse ici et, même s’il n’est pas très développé par Keit, il l’est suffisamment pour donner un aperçu du positionnement de Brunius dans le discours de l’entre-deux-guerres. Keit rappelle que les idées de Brunius, même si elles varieront et s’assoupliront parfois au fil du temps, restent fermes et appuyées, témoignant d’une véritable prise de position et d’une vision à l’égard du cinéma. Brunius souhaite que ce dernier soit envisagé dans ses spécificités, détaché des autres arts et en phase avec ses potentialités poétiques. Il rejette ainsi la démonstration, la performance technique ou encore, les prétentions artistiques, qui l’irriteront et s’avèreront, de son point de vue, des avenues stériles.

Prenons pour exemple la couleur en étendant le propos vers un texte publié en septembre 1926 dans Cinéa-Ciné pour tous réunis5. S’opposant fermement à la couleur, Brunius estime que « tous les essais de coloriage sont ratés » (Brunius 1926 (15 septembre), p. 21), que les couleurs à l’écran sont généralement fausses, exagérées, détestables6. Il lui apparaît donc absurde et contraire à la poésie de tenter la couleur à l’écran, surtout que le noir et blanc n’a pas encore exploité toutes ses possibilités. Pourquoi cette résistance ? Parce que le cinéma ne doit pas faire semblant, ni tenter de reproduire la nature. En prenant cette avenue, il s’éloigne de la beauté qui réside « dans l’adaptation de la nature aux moyens techniques » (ibid.). Ces tentatives doivent alors être considérées comme des régressions, ramenant le cinéma vers son point de départ, vers une filiation et une comparaison constantes avec d’autres formes artistiques7. Pour contrer cette erreur, Brunius en appelle à la formation d’une « Ligue du noir et blanc » qui saurait défendre la véritable nature du cinéma et résister à la tentation de reproduire la réalité.

Même si le livre de Keit examine principalement le travail de réalisation de Brunius (Autour d’une évasion, Records 37, Sources noires, Violons d’Ingres), il incite non seulement à revoir ses films8, mais également à retrouver le fil de sa pensée du cinéma disséminée dans une grande variété de publications, en France, mais aussi au Royaume-Unis. Dès lors, la lecture de Brunius et le cinéma mène vers un autre ouvrage, Dans l’ombre où les regards se nouent. Écrits sur le cinéma, l’art, la politique. 1926-19639 , publié aux éditions du Sandre il y a quelques mois, replaçant les écrits de Brunius dans le riche corpus de textes produits par des écrivains s’étant préoccupés de cinéma durant l’entre deux-guerres.

Notes :

  1. Publiée aux Nouvelles éditions Jean-Michel Place, cette collection est dirigée par Carole Aurouet.
  2. Vigier, Luc. 2015. Aragon et le cinéma. Coll. « Le cinéma des poètes ». Paris : Les Nouvelles éditions Jean-Michel Place.
  3. Keit, Alain. 2015. Brunius et le cinéma. Coll. « Le cinéma des poètes ». Paris : Les Nouvelles éditions Jean-Michel Place.
  4. Il sera, par exemple, acteur dans les films de Jean Renoir, Le Crime de monsieur Lange (1935) ou encore, La Vie est à nous (1936).
  5. Brunius, Jacques-Bernard. 1926 (15 septembre). « Plaidoyer pour le noir et blanc ». Cinéa-Ciné pour tous réunis, no 69, p. 21-22.
  6. « Toujours les couleurs sont fausses ou exagérées, d’un goût ‘‘photographe de province’’ détestable » (Brunius 1926 (15 septembre), p. 21).
  7. « Sauvons le cinéma du théâtre après l’avoir sauvé de la littérature. Sauvons-le de la carte postale après l’avoir sauvé de la peinture » (Brunius 1926 (15 septembre), p. 22).
  8. Je citerai à ce sujet la réédition des films de Jacques-Bernard Brunius chez Doriane Films : Jacques-Bernard Brunius. Un cinéaste surréaliste. 2012. Paris. Doriane Films.
  9. Brunius, Jacques-Bernard. 2016. Dans l’Ombre où les regards se nouent. Écrits sur le cinéma, l’art, la politique. 1926-1963 (dir. Grégory Cingal et Lucien Logette). Paris : éditions du Sandre.

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