29 Mar 2016

Éléments de réflexion… Le Beau temps (Maryline Desbiolles)

Cette rubrique « éléments de réflexion » que j’initie aujourd’hui me permettra de conserver une trace de certaines lectures, d’en proposer quelques remarques et d’explorer quelques idées. Ces dernières ne se veulent pas définitives, ni abouties; elles constituent plutôt des étapes d’une réflexion plus large qui me permettra à terme de penser l’écriture au sujet du cinéma.

À propos du roman Le Beau temps de Maryline Desbiolles
(éditions du Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2015)

La lecture du roman de Maryline Desbiolles, Le Beau temps, m’a amené à penser d’autre porte d’entrée pour réfléchir aux rapports entre littérature et cinéma – ce que le roman de Nelly Kaprièlan, Le Manteau de Greta Garbo (dont il sera éventuellement question ici) suggérait aussi. En proposant un double parcours conduisant le lecteur au cœur de la ville de Nice tout en le menant sur les traces de Maurice Jaubert, Desbiolles donne à lire un texte qui utilise, comme contrepoint narratif, la musique et la vie d’un compositeur dont l’œuvre reste étroitement liée au cinéma français des années 30.

Ce texte n’est pas une biographie sur Maurice Jaubert. Il reste une fiction qui joue sur de multiples temporalités. Il ne présente rien de manière chronologique et fait abondamment référence au présent d’une narratrice qui cherche des traces et des indices du passage de ce compositeur non seulement dans ses propres souvenirs, mais également dans des espaces bien réels – comme la ville de Nice – ou des lieux de fiction – comme les films de Jean Vigo. Il y a donc d’importants croisements temporels déployés en creux de ce texte qui parvient parfois à contracter le temps et à lier vérité et fiction. Ainsi le passage suivant :

« Je regarde de nouveau À propos de Nice. Il est dit que Maurice Jaubert n’a pas rencontré Jean Vigo avant 1932. On m’a raconté pourtant que Maurice et son frère René auraient figuré dans À propos de Nice tourné en 1930. Ça ne colle pas avec les dates, et cependant, à la neuvième minute du film, je crois reconnaître Maurice Jaubert parmi les endormis de la promenade des Anglais, alangui sur une chaise, la figure posée sur sa main, la bouche entrouverte, le chapeau sur les genoux. Ce n’est sûrement pas lui, mais soudain l’innocente sieste m’annonce le dormeur du val de 1940, le dormeur soustrait au soleil du Midi, soustrait à la mer, le dormeur des futaies, de la mousse, des intermittences de la lumière, de l’ombre, il aura deux trous rouges au côté droit, son visage s’enfoncera dans la paume des bois, des Hauts Bois d’Azerailles dont la sonorité même est l’envers de Nice, de son unique syllabe, brillante, aérienne » 1.

Nice-Vigo-Jaubert
À propos de Nice, Jean Vigo, 1930

Pour nourrir son récit, la narratrice fait appel à des sources externes, à ce qu’on dit, à ce qui est su, dans le but de confirmer ou d’infirmer ce qu’elle croit avoir vu dans le film de Vigo : une trace de Jaubert, une silhouette qu’elle espère être celle recherchée, un signe annonciateur d’un destin. Se jouent alors dans une scène fictive les vies et les morts de Maurice Jaubert. À partir de certains éléments biographiques, une figure imaginée prend forme et sème le doute sur sa présence à l’écran. Et puis le présent et l’avenir de ce personnage, son présent à Nice, en  1930, et son avenir, à Hauts Bois d’Azerailles, en 1940, se croisent. La nonchalance de cet homme endormi sur la promenade des Anglais se confond avec le drame du dormeur du val; à la berceuse des vagues fera place le bruit des canons, dans un rapport contradictoire qui ne se réconciliera que dans l’absurde.

Le cinéma ici est une partie du levier narratif; la musique et la vie de Jaubert en sont l’autre volet et donnent à penser un rapport au cinéma nourri par autre chose que les seules images. Mais se sont encore elles qui permettent les resserrements temporels et aiguillent le regard vers celui qu’on croit reconnaître, proposant dans une fraction de seconde une image illusoire qui ne s’imprime que dans notre imaginaire.

Notes :

  1. Maryline Desbiolles, Le Beau temps, Paris, éditions du Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2015, p. 59.

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