15 Jan 2018

« L’amputation des films » de Lucien Wahl

Critique français dont il est impossible, pour le moment, de lire l’intégralité des textes dans un recueil qui les rassemblerait en un lieu unique, Lucien Wahl n’en demeure pas moins une plume récurrente dans les pages des journaux de cinéma des années 1920.

Un de ces textes, « L’amputation des films » (Cinémagazine, n° 13, 31 mars 1922) a attiré mon attention puisqu’il suggérait un propos autour de l’intégrité des films et, pouvait-on croire, autour de la nécessité de voir ces derniers dans leur intégralité. Ce n’est pas tout à fait ce qui est défendu dans ce texte. À la question : l’éditeur (ainsi Wahl appelle-t-il le distributeur 1) a-t-il le droit de modifier le film et d’en supprimer une partie, Wahl répond que cela dépend. Interrogation pertinente, même si Wahl n’apporte pas de réponses convaincantes. Il avance que la longueur des films peut parfois justifier des coupes, que des scènes qui déplairaient au public ou que ce dernier ne comprendrait pas peuvent également autoriser l’éditeur à raccourcir les films. Mais il précise qu’il est nécessaire de s’interroger sur le sens du geste porté : « Si l’action n’en est pas amoindrie, du moins une œuvre personnelle en souffre » (p. 396).

Wahl cite un certain nombre d’exemples de films qu’on aurait parfois amputés : El Dorado de Marcel L’Herbier, The Kid de Charlie Chaplin, ou encore Justice d’abord d’Ivan Mosjoukine. Mais il précise bien que ces coupures n’ont jamais été faites systématiquement et dès lors, certains spectateurs ont vu les versions intégrales alors que d’autres, non. Tout cela étant visiblement dépendant des propriétaires de salles et des exploitants, ces derniers cherchant à répondre aux attentes et aux exigences de leur public :

El Dorado, de M. Marcel L’Herbier, contient peu après son début, une scène qui se passe dans une maison de danses. L’auteur a voulu, un moment, pour produire une impression déterminée, réaliser un flou. C’était là une audace d’artiste qui risquait de ne pas être comprise par tout le monde puisque, en effet, certains spectateurs ont cru à une défectuosité de photographie ou de projection. En conséquence, pour éviter toute incompréhension, des directeurs ont coupé la scène en question (p. 396).

Wahl précise aussi que si l’exploitant n’a pas l’autorisation de faire une ablation au film, ce dernier limite ses chances de location.

Mais ce qui surprend le plus dans cet article est l’affirmation que le documentaire peut subir sans aucun problème n’importe quelle amputation. Wahl ne justifie pas cette surprenante affirmation, présentée comme une évidence : « En effet, s’il s’agit d’un documentaire, il est loisible de l’abréger sans nuire à l’ensemble. Pour un drame, nous raisonnerons autrement […] (p. 396).

Il faut aborder l’article de Wahl comme la trace d’un discours sur le cinéma; il ne s’agit pas d’un texte approfondissant une réflexion sur la mutilation des films ou sur les raisons justifiant – ou non – la suppression des images composant ce que le critique nomme tout de même une œuvre. Mais il donne à lire une pratique ayant cours dans certaines salles et montre que rien n’assure aux spectateurs des années 1920 la projection d’un même film, dans toutes les salles.

* Merci à Dominique Roche pour son travail de recension qui a permis la découverte de ce texte.


Wahl, Lucien. 1922 (31 mars). « L’amputation des films ». Cinémagazine, no 13, p. 396-397.

Notes :

  1. Lucien Wahl utilise aussi l’expression compositeur du film (p. 396) pour qualifier le réalisateur, reprenant l’analogie musicale présente dans de nombreux textes de critiques et théoriciens de l’époque.

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