15 Nov 2018

Lucien Wahl sur Georges Duhamel

Il y a toujours un malentendu, lorsqu’il est question de Georges Duhamel et du cinéma. On rappelle qu’il est celui qui a écrit que le cinéma est un « divertissement d’ilotes, un passe-temps d’illettrés, de créatures misérables, ahuries par leur besogne, et leurs soucis » (Duhamel 1930, p. 58), que le cinéma est « [u]n spectacle qui ne demande aucun effort, qui ne suppose aucune suite dans les idées, ne soulève aucune question, n’aborde sérieusement aucun problème » (Ibid.), mais on oublie généralement de contextualiser ces phrases et surtout, on néglige de retourner aux sources et de relire les autres textes que Duhamel a pu écrire sur le cinéma.

Il y a, bien sûr, Scènes de la vie future, livre dans lequel Duhamel dresse un portrait de la civilisation américaine et de ses excès, incluant, parmi ces excès, le cinéma. Il consacre un chapitre entier à ce sujet, « Intermède cinématographique ou le divertissement du libre citoyen », dans lequel il identifie le cinéma comme un condensé de la vulgarité et de la déchéance américaines. Mais ce texte n’est pas le seul de Duhamel sur le sujet et surtout, il relègue aux oubliettes les pages consacrées au cinéma soviétique du Voyage de Moscou (Duhamel 1927), ou encore celles consacrées à Charlie Chaplin dans Querelles de famille (Duhamel [1932] 1959), deux textes beaucoup plus modérés et témoignant, comme le rappelle Henri Béraud dans son article « 1930 », de l’amitié pour le septième art que pouvait éprouver Georges Duhamel1.

Les deux articles que publie Lucien Wahl dans la revue Pour Vous, en mai 1930 au sujet de Scènes de la vie future2, et en février 1932 au sujet de Querelles de famille3, rappellent tout ceci et cherchent à recontextualiser les propos de l’écrivain.

Dans « La grande sévérité de Georges Duhamel », sans oublier que le chapitre consacré au cinéma par Duhamel dans Scènes de la vie future demeure dur et que ses déclarations sont graves,  Wahl affirme que l’écrivain « ne mérite ni dédains, ni colères » (Wahl 1930 (29 mai), p. 2) et que les injures proférées à son sujet sont déplorables. Il cite, afin de relativiser les critiques à l’égard de propos qui feront le bonheur des ennemis du cinéma, les mots utilisés par Duhamel dans Voyage à Moscou, au sujet de La Mère de Poudovkine, à savoir qu’il « est difficile de réprimer une émotion poignante » (Duhamel 1927, p. 139) à la vue de ce film.

Wahl s’arrête sur certaines affirmations (l’absence de dimension artistique du cinéma, la médiocrité de ce qu’il appelle des adaptations musicales mécaniques, les films comme littérature de sottise, le fait qu’un film ne possède aucun mystère, l’idée que le cinéma pousse à la décadence) et les renverse en soulignant qu’elles font suite à l’observation d’un pan de la production cinématographique, observation qui en laisse de côté un autre qui pourrait suggérer des affirmations contraires. Wahl montre ainsi que les déclarations de Duhamel sont possibles, car elles sont construites à partir de propositions cinématographiques médiocres qui, au tournant des années 1930 et donc, au moment de l’avènement du sonore, constituent la majeure partie de l’offre cinématographique : qu’un film ne possède aucun mystère n’est juste « que pour le cinéma mauvais ou médiocre, et c’est malheureusement vrai – jusqu’à aujourd’hui – pour tout ce qui est parlant et sonore » (Ibid.). Au final, il ne s’agit que d’une question de point de vue, Duhamel oubliant qu’apparaissent çà et là, des « révélations émouvantes » (Ibid.) et donc, des propositions cinématographiques qui permettent d’espérer.

Près de deux ans plus tard, dans « Le ‘’Valentin’’ de G. Duhamel, Charlot et le cinéma », Wahl rappelle qu’il importait de remonter aux sources pour comprendre les conclusions auxquelles parvenaient Duhamel dans Scènes de la vie future. Il indique également que Duhamel s’est à nouveau prononcé au sujet du cinéma, via d’autres médias, de manière plus nuancée : « D’ailleurs, M. Georges Duhamel, dans des images‑actualités, a déclaré ne point blâmer toute cinématographie, mais certaines manières qu’on lui donne » (Wahl 1932 (18 février), p. 2). L’article de Wahl se penche principalement sur le sixième chapitre de Querelles de famille, « L’héritier des dieux », chapitre consacré à Charlot et à l’admiration aveugle qu’il produit sur certains jeunes gens. Le personnage de Valentin, inventé par Duhamel, est le type même de ces admirateurs, croyant tout savoir de la vie par ce que « le disque et l’écran » (Ibid.) leur en a appris. Selon Wahl, ce texte n’est pas inutile et permet de rappeler que Chaplin est certes, une figure phare du cinéma mondial, mais qu’il ne doit pas l’être au détriment d’autres personnalités issues d’autres domaines des arts. Wahl en profite également pour revenir sur l’idée de chef-d’œuvre, cette expression galvaudée et suremployée, précisément à l’égard des films de Chaplin : « […] on ne sait jamais, quand on voit un film pour la première fois, s’il peut devenir un chef-d’œuvre. Les Lumières de la ville, c’est un film de grande importance, oui, et qui – muet – ne doit pas être un chant du cygne » (Ibid.). Wahl termine son article sur deux remarques modérant toutes admirations aveugles et avis tranchés à l’égard du cinéma : « les admirations d’un âge n’influencent pas toujours l’avenir » et « la vie n’est pas tout entière dans le cinéma ».

L’intérêt de ces deux articles réside dans le rappel d’une forme de modération dans les prises de position et dans les admirations, ainsi que dans une prise de conscience que toute affirmation sur le cinéma est datée et influencée par un contexte. En prenant pour prétexte deux textes très différents (un reportage et un récit fictif) sur le cinéma de Georges Duhamel, Lucien Wahl pointe l’importance de s’intéresser, pour comprendre l’évolution de l’art cinématographique et du discours l’accompagnant, à l’écrit. Mais il nous montre surtout qu’il importe de retourner aux textes, de relire des propos qui ont été brandis pour critiquer le cinéma sans distinction et qu’il est réducteur de présenter – encore aujourd’hui – Georges Duhamel comme le fer de lance de la cinéphobie.

*Merci à Natasha Farrell pour son travail de recension qui a permis la découverte des textes de Lucien Wahl publiés dans Pour Vous, au sujet de Scènes de la vie future et de Querelles de famille de Georges Duhamel.

Références

Béraud, Henri. 1926 (15 octobre). « 1930 ». La Revue de France, no 20, p. 723-739.
Duhamel, Georges. 1927. Le Voyage de Moscou. Paris : Mercure de France.
________. 1930. Scènes de la vie future. Paris : Mercure de France.
________. [1932] 1959. Querelles de famille. Paris : Mercure de France.
Wahl, Lucien. 1930 (29 mai). « La grande sévérité de Georges Duhamel ». Pour Vous, no 80, p. 2.
________. 1932 (18 février). « Le ‘’Valentin’’ de G. Duhamel, Charlot et le cinéma ». Pour Vous, no 170, p. 2.

Pour Vous, no 80, p. 2
Pour Vous, no 170, p. 2

 

 

Notes :

  1. « La preuve de ce que nous avançons ici, elle est dans les opinions si variées que professent les écrivains d’un certain âge, qui passent pour amis du septième art. Un Duhamel, un Émile Vuillermoz, un Blaise Cendrars, un Max Jacob, un Canudo, un Delluc y cherchent, en vérité, des utilisations fort diverses de leurs esthétiques et de leurs personnalités » (Béraud 1926 (15 octobre), p. 731).
  2. Wahl, Lucien. 1930 (29 mai). « La grande sévérité de Georges Duhamel ». Pour Vous, no 80, p. 2.
  3. Wahl, Lucien. 1932 (18 février). « Le ‘’Valentin’’ de G. Duhamel, Charlot et le cinéma ». Pour Vous, no 170, p. 2.

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