19 Nov 2017

Sur « Nonoche au ciné », d’Irène Némirovsky

En 1921, la jeune Irène Némirovsky écrit ses premiers textes, une série de dialogues mettant en scène le personnage de Nonoche, une jeune femme moderne qui n’hésite pas à exprimer ses idées et ses envies dans un registre quelque peu vulgaire. Le premier de ces courts textes, « Nonoche chez l’extra-lucide » sera publié le 1er août 1921 dans le magazine satirique Fantasio, « magazine gai » fondé en 1906 par Félix Juven. Ce premier texte sera signé du pseudonyme de Némirovsky, Popsy – le pseudonyme utilisé par l’auteure est plutôt Topsy, mais une erreur typographique en a modifié l’orthographe pour cette édition.

Un de ces dialogues, inédit, a pour titre « Nonoche au ciné ». Il met en scène trois personnages, Nonoche, le monsieur très bien et le beau petit gosse à qui la parole est refusée et dont la seule présence est évoquée. Le texte donne à lire un échange qui se déroule dans une salle de cinéma, lors d’une séance à 21h, tout juste après que Nonoche et le monsieur très bien aient pénétré la salle, guidés par l’ouvreuse. Cette dernière les avertit que la salle est bondée et les installe sur un fauteuil et un strapontin. Jusqu’à ce que Nonoche découvre à ses côtés la présence d’un jeune homme, elle est d’humeur désagréable, critiquant son prétendant pour leur retard et l’inconfort de leur place, l’insultant, lui reprochant son manque d’autorité et le traitant de mollasse. Cependant, toute cette animosité disparaît au moment où la lumière lui permet de découvrir son voisin, un « beau gosse, vingt ans, très grand, très brun » (p. 72) : à partir de ce moment, ses propos auront un double sens. Le lecteur lira alors des répliques adressées au monsieur très bien, mais également des gestes qui ne sont pas destinés au principal interlocuteur de Nonoche.

Ce qui m’intéresse ici relève du propos autour du cinéma et de l’utilisation du cinéma comme cadre au dialogue. Après avoir déclaré sa passion pour le cinéma (« Tu sais qu’je suis toujours d’bonne humeur quand on va au cinéma… J’adore ça… » (p. 73)), Nonoche affirmera sa préférence pour l’art de l’écran au détriment du théâtre :

Oui, j’sais… T’aimes mieux le théâtre? Ben qu’veux-tu? Pas moi… J’suis d’après‑guerre, moi, où qu’ça va vite et qu’on est pressé… Pour s’aimer, pour se le dire, pour se le prouver, pour s’plaquer, faut moins d’magnes qu’de ton temps… Et l’théâtre, il l’est d’ton temps, mon pauvre vieux, en plein… Il va tout dou… tou-dou… tout doucement… L’train omnibus quoi?… Tiens, une supposition qu’une petite femme ait à dire à un type… (Regard en coulisse vers le beau gosse) « Tu m’plais, t’es un beau gosse. J’marcherai volontiers et à l’œil. » Ça dure des heures et des heures au théâtre. Il s’dépense plus d’paroles qu’à la Chambre!… Tandis qu’au cinéma (elle presse doucement les pieds du beau gosse), au cinéma, v’lin, v’lan, deux tous d’écran, ça y est. On n’dit rien, mais on comprend bien tout d’même… (p. 73)

Ces assertions reconduisent l’idée que le cinéma est synonyme de modernité et que cette dernière a fort à voir avec la vitesse. Par extension, une autre manière d’aborder les choses de l’amour est associée avec cette rapidité caractéristique de ces années 20 débutantes. Être de son temps, c’est aller au cinéma et non plus au théâtre, spectacle associé au siècle passé, à une autre manière d’affronter le monde, la vie et les sentiments. Ces idées qui ne sont pas originales, mais qui seront affirmées avec plus d’assurance dans la deuxième moitié des années 201, montrent bien que le cinéma doit être considéré comme un art du présent. De plus, les mots de Nonoche rappellent également la puissance évocatrice d’un art qui n’a pas encore la parole pour s’assurer d’une bonne compréhension. Les images suffisent. Ces propos, constituant une idée importante pour toute considération cinématographique, sont aussi ici une énonciation de ce qui se passe entre les personnages lors de cette scène : comme au cinéma, Nonoche n’a pas besoin de s’adresser au beau petit gosse; ses gestes (le regard en coulisse, la pression sur les pieds du jeune homme) suffisent pour que ce dernier comprenne ce dont il est question.

Si le cinéma est le nouvel art qui correspond à l’expression des sentiments animant une jeune génération, il est aussi le lieu parfait pour la clandestinité. Salle obscure, présence d’inconnus que l’on ne devine que par le rayonnement d’une fugitive lumière, les films peuvent apparaître comme de bien minces prétextes pour la rencontre de spectateurs. Dans ce texte, les personnages assistent à la projection du 28e épisode de L’Ombre rapace. Nonoche rappelle qu’elle ne rate aucun de ces épisodes… mais à l’entendre parler à haute voix et à constater que la salle de cinéma lui sert aussi de terrain de jeu pour les choses de l’amour, il est possible de s’interroger sur son véritable intérêt pour les films. Ce que lui procure le film à épisode, c’est la certitude qu’il lui sera nécessaire de se présenter le lendemain pour renouveler de fortuites rencontres. Ainsi, au terme de la séance, une fois que la lumière inonde de nouveau la salle, elle s’étonne que la projection soit déjà terminée. Le monsieur très bien lui indique qu’elle n’a rien regardé, à quoi elle répond : « J’t’assure que je n’ai pas perdu mon temps! » (p. 75) En indiquant à haute voix qu’elle reviendra le lendemain soir, sans la compagnie de son prétendant (« Mais, mon petit, demain soir, tu sais bien que je ne suis pas libre » (p. 75)), elle donne rendez-vous à ce jeune homme qui lui « fait signe qu’il a compris » (p. 76). Le texte se clôt alors par l’exclamation « J’adore l’cinéma! » (p. 76), prononcée par Nonoche. Cette conclusion se veut ainsi l’affirmation d’une passion pour l’art de la modernité par excellence, mais également la déclaration d’une femme des années 20 qui ne craint pas d’investir un espace – la salle de cinéma – pour se laisser tenter par des aventures sans conséquence, menée dans l’obscurité de ces lieux.

Le court dialogue d’Irène Némirovsky intègre des didascalies donnant des précisions sur les ambiances, les gestes et les lieux, et est ponctué de marques d’oralité (phrases tronquées, interjections, exclamations). Ainsi, le personnage de Nonoche s’exprime‑t-il dans un registre familier, voire parfois vulgaire, ce qui donne un caractère impertinent à son propos et tranche considérablement avec le style qu’adoptera par la suite la romancière. Mais se dessine ici l’intérêt de Némirovsky pour le cinéma, pour ce divertissement définitivement moderne et pour les fantasmes qu’il permet dans son antre. « Nonoche au ciné » ne montre pas les tentations et les dangers que suggèrent les choses de l’écran; il met en scène un personnage féminin qui s’accapare un espace empreint de clandestinité pour laisser libre cours à ses passions et marquer son désir de liberté.

Les citations tirées de « Nonoche au ciné» proviennent de l’ouvrage suivant : Irène Némirovsky. 2011. Œuvres complètes, tome 1, p. 71-76. Paris : La Pochothèque.

* Merci à Natasha Farrell pour la découverte de ce texte.

Notes :

  1. Par exemple, par Alexandre Arnoux écrira, en 1929, « Il y a deux sortes d’hommes, les vieux et les jeunes; le cinéma les partage. Les vieux sont nés avant lui, les jeunes, après » (p. 9), rappelant cet écart générationnel marqué par l’apparition d’une nouvelle forme de représentation. Voir Arnoux, Alexandre. 1929. Cinéma. Paris: éditions G. Crès et Cie

Une réflexion au sujet de « Sur « Nonoche au ciné », d’Irène Némirovsky »

  1. Ces dialogues comiques d’Irène Némirovsky sont de véritables trésors dévoilant un côté peu exploré de l’auteure qu’on associe avec les histoires plus sombres, comme David Golder. Excellente analyse! Et, J’adore le dessin qui l’accompagne!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.